Ils vécurent heureux… pour toujours ?

Marie-Claude Duchesne
Ils vécurent heureux… pour toujours ?
Mariage de Marie de Brabant et du roi Philippe III de France. Manuscrit des Chroniques de France ou de Saint Denis, XIVe siècle, British Library, Londres.

Nous sommes en 1184. Le pape Lucien III décrète que le mariage est affaire d’Église. Grande nouveauté ! Dorénavant, les épousailles deviennent un acte de foi. Une idée excentrique, qui est loin d’aller de soi. Cette semaine : l’invention du « ils vécurent heureux, pour toujours ».

Dès le début du Moyen Âge, chez les peuples germaniques, scandinaves et romanisés, il existe deux types d’union des couples. Il y a un mariage officiel qui est une chose plutôt politique (on y scelle les alliances utiles entre familles, clans, royaumes). Mais le commun des mortels en Europe pratique surtout une union d’affection : un mariage soluble, où les séparations et les remariages sont fréquents. On s’accote, on fricote, on rompt. Et on recommence. Au vu et au su de tous, sans honte. De quoi donner de l’exéma au haut clergé face à ce « scandaleux » batifolage.

Guillaume le Conquérant, roi d’Angleterre de 1066 à 1087, illustre bien le phénomène. Sa Normandie natale fut colonisée par des Vikings quelques décennies plus tôt. Il est fils du duc de Normandie et d’une de ses concubines – sa frilla – selon le rite nordique. Si ses adversaires le surnomment Guillaume le bâtard, il est pour les Normands le fils légitime de son père. Au sein de cette société, s’accotter à la mode nordique est largement accepté. Ce surnom dégradant témoigne pourtant qu’un changement de mentalités est en marche.

Il faudra plusieurs siècles à l’Église pour s’approprier le monopole de la juste noce. Si l’existence du couple est un « mal nécessaire », il faudra l’encadrer au maximum. La virginité est le modèle de vie par excellence et le mariage n’est qu’une solution alternative pour contenir les débordements. Le Saint-Siège commencera par interdire le mariage des prêtres au XIe siècle. Prêcher par l’exemple et se distinguer de la population, tel est le mot d’ordre. Entre les XIIe et XIIIe siècles, la forme du mariage religieux se raffine. Des siècles de sermons feront lentement leur chemin.

D’un rituel privé, la noce devient publique. On impose la publication des bans et la cérémonie devant témoins pour éviter d’éventuelles annulations discrètes. Grandes nouveautés : l’union chrétienne des époux perdure « jusqu’à ce que la mort les sépare » ! Il est aussi monogame ! La consommation du mariage doit servir uniquement à procréer. Finalement, l’Église fixe l’âge minimum des époux : 14 ans pour les garçons. Les filles ? 12 ans. (Rassurez-vous, les médiévaux se marient autour de la vingtaine !) Restrictif ? Peut-être. Le mariage chrétien a toutefois l’originalité d’être consensuel. Fini l’époque où l’on pouvait ouvertement capturer sa douce.

Tous ces efforts de l’Église porteront fruit. Alors qu’au IXe siècle, l’empereur Charlemagne était ouvertement polygame*, dès le XIe siècle, rois et grands seigneurs qui voudront répudier leurs épouses pour s’unir de nouveau se heurteront aux refus pontificaux. En quelques siècles, l’Église aura gagné l’autorité nécessaire pour faire plier des princes. Qu’en est-il du commun des mortels ? On continue de s’accoter, de fricoter ouvertement encore quelques siècles. Il faudra attendre vers le XVe siècle avant que le mariage ne devienne réellement l’unique voie d’existence du couple. Comme quoi l’amour libre ne date pas d’hier !

Pour chercher plus loin :

Livre : Jean-Claude Bologne. Histoire du mariage en Occident ;

Blog : Actuel Moyen Âge. Les liens sacrés du mariage ;

YouTube : Nota Bene. Le mariage et ses aléas ;

Pour me contacter : MC.Duchesne@outlook.com

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