Les enfants et le clergé

Denis Lord - Initiative de journalisme local
Les enfants et le clergé
Anne Panasuk Auassat, À la recherche des enfants disparus Édito, 2021, 288 pages

Auassat d’Anne Panasuk est la version livresque des enquêtes qu’a menées l’ancienne journaliste radiocanadienne sur l’implication de membres des Oblats dans la disparition et l’abus d’enfants autochtones.

Anthropologue de formation, Panasuk avait déjà séjourné chez les Innus et développé des liens avec eux lorsqu’une membre de la communauté de Nutaskuan lui a demandé de l’aider à retrouver un enfant disparu… 50 ans plus tôt.
Emmenée à l’hôpital de Blanc-Sablon pour y être soignée de sa grippe persistante, Odette, un an, n’est jamais revenue, On a annoncé sa mort à ses parents mais sans leur procurer d’avis de décès, leur retourner son corps ou même leur indiquer son lieu de sépulture.
Au fil de son enquête, la journaliste prend conscience qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé. Ses recherches la mènent du Labrador à la Mauricie en passant par Eeyou Istchee. Si certains enfants sont effectivement décédés, parfois dans des circonstances suspectes, d’autres présentés comme tels ont été placés en adoption!
Dans d’autres cas, des curés font signer à des parents une déclaration d’adoption à leur insu. D’ailleurs, ce n’est que des années plus tard que la famille de Marcel retrouvera celui-ci, simplement parti à l’hôpital d’Amos pour un bras cassé.

Un pouvoir immense

Intimement lié à ces actes, la congrégation des Oblats, qui ne fait pas que s’occuper du salut des Autochtones mais, à une époque où ceux-ci parlent rarement français et n’ont pas le téléphone, sert d’interface entre eux et le gouvernement. « Les curés oblats avaient tout pouvoir sur les questions culturelles, sociales et politiques, écrit Mme Panasuk, mais grâce à leurs connaissances et à la foi, ils avaient tout autant de pouvoir sur les esprits. »
On cite le cas du père Alexis Joveneau qui, sur la Côte Nord, retenait l’aide sociale d’une personne qui n’allait pas à la messe.

Abus prolongés

À ces incroyables kidnappings s’ajoutent les abus sexuels répétés. Auassat fait état de témoignages accablant une dizaine de prêtres oblats qui ont sévi dans des communautés innues, atikamekws, cries ou inuites.
S’ils ont pu étendre sur des années leurs agressions sexuelles, c’est notamment parce qu’ils bénéficiaient d’un statut privilégié, quasi divin, auprès de peuples pieux. « On dit pas ça, du mal des curés », reproche un des parents de Rachelle, qui dénonce les attouchements d’un curé.
Et c’est aussi en raison de l’indulgence de la hiérarchie ecclésiastique pour qui sa réputation prime sur la prévention ou la réparation des torts. Parfois, les prêtres fautifs étaient bêtement transférés dans d’autres paroisses où ils pouvaient recommencer de nouveau à s’adonner à leurs prédations.

Des peines bénignes

Les peines encourues par les religieux jugés coupables ont été beaucoup moins longues que les souffrances qu’ils ont infligées.
En 2004, le père Raynald Couture est condamné à 15 mois de prison pour avoir agressé huit enfants atikamekws durant 10 ans.
De leur côté, ceux et celles qui ont été agressés éprouvent une perte d’estime de soi, de la culpabilité, une honte durable. Ils cherchent à fuir leur mémoire par des artifices. Il faut lire l’histoire de ces sexagénaires qui pleurent leurs souvenirs affreux, des décennies plus tard, trouvant tout de même, parfois, un soulagement dans leur récit.
Un certain nombre de victimes se sont suicidées. « Très cruelle ironie, souligne Anne Panasuk, c’est parfois le prêtre qui les avait poussées à ce dernier retranchement qui célébrait leur messe funéraire. »

Journalisme et subjectivité

Le récit d’Anne Panasuk, aujourd’hui conseillère spéciale auprès du ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, combine sa propre subjectivité au journalisme. Les émotions sont palpables – c’est un euphémisme de les dire -, l’empathie est assumée, ce qui n’empêche pas l’auteure de situer les évènements dans un contexte sociohistorique, celui de la Rafle des années 60, de la déportation d’une communauté, de la coupure sociale et géographique entre les communautés autochtones et les instances de pouvoir.
Il faudra un autre ouvrage pour répondre en profondeur à d’autres questions, par exemple le modus operandi des Oblats et d’autres congrégations, ici et ailleurs, face à leurs représentants qu’elles savaient coupables d’abus: comment elles ont pu concilier ces dissimulations criminelles avec leurs principes moraux, comment elles pu devenir un club d’élite pour abuseur?
Les Oblats ont promis plus tôt cette année d’ouvrir toutes leurs archives. Peut-être y trouvera-t-on quelques réponses.

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