Utiliser et détruire : l’arme secrète des alliés

Par Marie-Claude Duchesne
Utiliser et détruire : l’arme secrète des alliés
M. Tomkins (1918-2003) Métis, d’ascendance crie, originaire de Grouard, Alberta. Il est l’un des rares transmetteurs de code dont l’identité est aujourd’hui connue. Il conserva le secret sur ses activités pendant la guerre jusqu’aux années 2000, peu avant son décès. Son frère Frank, certains membres de sa famille, de ses amis et de sa communauté ont aussi œuvré comme transmetteurs de codes. (Photo : Photos : Charles Checker Tomkins. Courtoisie de la famille. )

Londres, 1942. Le caporal Charles Tomkins est appelé au quartier général de l’armée canadienne. Ce jour-là, ils sont près d’une centaine de soldats convoqués. Tous sont autochtones. On leur confie une tâche singulière qu’eux seuls peuvent accomplir.

Le 1er septembre 1939, l’Allemagne nazie envahissait la Pologne. Effet domino immédiat, le monde basculait dans un nouveau conflit mondial. Le 10 septembre, c’est le Canada qui entrait à son tour en guerre. On estime à environ 4 300 membres des Premières Nations, Métis et Inuits, enrôlés au sein de l’armée canadienne entre 1939 et 1945. Compte tenu des lois raciales très restrictives à l’époque, la majorité d’entre eux sont relégués à l’infanterie. Après un entrainement de base au pays, les hommes sont ensuite stationnés en Angleterre.
Rapidement, les armées canadienne et américaine établissent un rôle particulier pour certains soldats autochtones : transmetteurs de messages codés. Les communications sont le nerf de la guerre et maintenir le secret des opérations est capital. L’adversaire peut toujours capter vos communications radio et en décrypter les codes. Mais pour les services de renseignements allemands, italiens ou japonais, comment reconnaitre et décrypter un message transmis en langue crie ou mohawk?

Les soldats sélectionnés sont d’abord en charge d’inventer et d’apprendre des codes. Des mots comme « bombardier » ou « avion Spitfire » n’existent pas dans leur langue maternelle. Donc tout un vocabulaire qui devra être adapté et compris de tous les traducteurs sera mis en place. Ils sont ensuite incorporés au sein de l’armée américaine et déployés dans diverses bases aériennes et sur les fronts. Ils y transmettent les ordres de batailles, de déplacements, de bombardements par radio. Les informations sont ensuite traduites par un autre interprète aux commandants des secteurs concernés.

Il semblerait que les Cris aient été largement recrutés car leur langue est l’une des plus parlées au Canada. Des Métis, des Mohawks ou Anishinabés auraient aussi œuvré comme transmetteurs. Au même moment, l’armée américaine faisait de même : l’histoire la mieux connue – et adaptée au grand écran – est celle des Navajos. Toutefois, d’autres peuples comme les Lakotas, Comanches ou Cherokees auraient aussi été recrutés aux États-Unis.

Même à la fin de la guerre en 1945, leurs codes n’avaient jamais été percés. L’histoire de ces hommes est très peu connue et reste encore à écrire. De retour au pays, ils ont été tenus au secret militaire, si bien qu’aujourd’hui on en sait encore très peu sur eux et sur leurs activités. Levi Oaks (1925-2019), dernier transmetteur mohawk, avait gardé le secret pendant 7 décennies. Charles Tomkins (1918-2003) révéla son rôle peu avant son décès. Peu à peu, la mémoire s’éteint avant même d’avoir été racontée.

L’ironie de l’histoire : dans les années 1930-1940, le système de pensionnats autochtones était à son apogée au Canada. Le mot d’ordre : tuer l’Indien au cœur de l’enfant, les arracher de leurs familles, les couper de leur culture et de leur langue pour mieux les assimiler. Alors même que les langues autochtones étaient mises au service de la victoire alliée, ici, on s’affairait à les éteindre…
2019 : Année internationale des langues autochtones ;
8 novembre : Journée nationale des vétérans autochtones ;
2019 : 80e anniversaire du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Pour aller plus loin:

Documentaire: Hear the Untold Story of a Canadian Code Talker from World War II. National Geographic, en anglais, disponible sur YouTube ;

Témoignage de vétéran : Veteran Stories – Frank Tomkins. Projet Mémoire, en anglais ;

Pour me contacter : MC.Duchesne@outlook.com

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